Hollande à Madagascar, dans une japonaise
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Le voilà. Sans tambour ni trompette, sans klaxon ni sirène, sans cri ni hurlement. François Hollande, le président des Français, en terre…
Le voilà. Sans tambour ni trompette, sans klaxon ni sirène, sans cri ni hurlement. François Hollande, le président des Français, en terre malgache.

Je me lève, curieux, émoustillé, un brin concentré. Le gris des nuages m’interpelle un bref instant, va-t-il pleuvoir me suis-je demandé, assez inquiet mais pas tant que ça. Un ami avait l’habitude de psalmodier quand on jouait au basket, sous la pluie battante, le ballon rebondissant à peine:
La pluie n’arrête pas le bon soldat
Et il avait raison. J’ose plus que supposer qu’un président n’a nullement peur pour ses cheveux quand il s’agit de Devoir.
En même temps, je me demande si les nuages sont de la même couleur et de la même texture là-bas, de l’autre côté de la mer, en France — de là où il préside. Je me souviens que oui. La télé me rappelle que oui. L’empirisme me susurre que oui. On est tous sous les mêmes nuages, on est tous sous le même ciel, flottant dans l’immensité incommensurable de l’espace, sur cette sphère étrange et magnifique obéissant à des lois. Des lois dont nous apercevons à peine l’étendu ou des lois qu’on commence à vraiment comprendre dans toute sa splendeur, c’est selon.
L’odeur de mon café scintille sur ma table. Je ferme les yeux. J’effleure ma tasse du bout des doigts. Je rouvre mes yeux. Tout doucement. Au loin, je vois des voitures sombres sous les jacarandas d’un violet écarlate. Une procession solennelle qui m’interpelle par son silence. Moi qui ai l’habitude d’un rituel de tapage à chaque fois qu’un filanjana se fraie un chemin à travers la plèbe.
Mais que dis-je. Filanjana, plèbe, on est en 2016 pardi.
2016, ça fait :
1916 + 100
1816 + 200
1616 + 400
2016
Un deux quatre siècles plus tard
On est aussi en 2018. On est aussi en [insérer une année qui vous sied]. C’est la beauté de l’écriture et de la lecture, traverser le temps, être hors du temps, ne serait-ce qu’en l’espace d’un instant.
Et veuillez excuser mon étourderie, je voulais certainement dire: à chaque fois qu’une voiture officielle passe. Ainsi que sa suite. Et non le filanjana et la plèbe.
Ceci dit, ce silence m’intrigue. C’est comme avoir l’habitude, bon gré mal gré, des clips sur Trace TV et sans crier gare, une personne zappe et lance du Mezzo.
Dans ce silence qui challenge mes habitudes et qui m’a pris de court, je constate la hâte des passants du côté administratif du lac en forme de coeur. Des passants qui remarquent à peine, pour ne pas dire pas du tout, l’événement historique qui est en train de prendre forme.
On est samedi. Wikipédia a la gentillesse de me rappeler que samedi vient du bas latin sambati dies qui lui même vient d’une variante d’origine grecque du latin sabbati dies qui signifie jour du shabbat qui a donné le mot sabbat en français et le mot sabt en arabe qui à son tour a donné le mot sabotsy en malgache à travers les océans et une péripétie des plus passionnantes, alimentant les débats les plus passionnés.
Samedi, c’est aussi saturnies dies, le jour de Saturne, une divinité romaine qui a donné à l’anglais son Saturday.
Et on est un jour du mois de novembre du calendrier solaire grégorien d’un pape du XVIe siècle qui s’appelait Grégoire XIII. Un calendrier compté à partir de la naissance approximative d’un Juif fort subversif à l’origine d’un schisme et d’une religion deux fois millénaires du nom de Jésus, selon une proposition d’un moine fort ingénieux Denys le Petit au VIe siècle. La fondation de Rome comme année zéro a ainsi laissé place à la naissance de Jésus de Nazareth et les voitures s’arrêtent.
Je tremble un peu. D’excitation. Les voitures ne bougent plus mais personne n’en sort non plus. Je déverse un peu de mon café sur mon pataloha, du français pantalon. Ça brûle. Une serviette, et vite!
Je regarde à ma gauche. Un couple. La demoiselle s’esclaffe, souffle sur sa frange, s’esclaffe de nouveau, puis rougit. Je perçois ce que je pense être une tache de yaourt sur son haut blanc cassé. Sa campagne, à peine plus âgée, la prend par sa main. Elles se regardent intensément. Je soupire, je souris et je me souviens des supermarchés de Berlin, de comment il m’a été difficile de trouver du yaourt, moi qui pensais qu’on pouvait trouver le yaourt partout. Je me souviens aussi comment il m’a été facile de me passer du yaourt, moi qui pensais qu’on ne pouvait pas se passer du yaourt. Le yaourt provient, dit-on, de la Turquie. Mais des voix s’élèvent. Une origine aussi controversée que l’origine du jeu d’échecs ou l’origine du malgache, du Malgache, des Malgaches.
Ça y est. Hollande s’avance vers le Monument aux Morts, un îlot au milieu du lac en forme de coeur d’où l’on peut apercevoir les vestiges (pour ne pas dire les restes) de ce Palais de vos Rois comme l’appelait le Général de Gaulle sans moquerie aucune un 8 juillet 1959, à cinq minutes à peine de là, dans le stade de foot.
Le premier ministre malgache représente Madagascar, le président français représente la France, je ne peux m’empêcher de me poser la question :
Pourquoi le premier ministre, pourquoi pas le président?
On me répondrait sûrement que c’est parce que le président n’a pas pu se libérer à cause d’un rendez-vous tout aussi important. De toute évidence bien plus important qu’accueillir le président français et se recueillir ensemble devant l’Histoire et faire l’Histoire. Se recueillir pour la Liberté, pour les morts de 14–18 et de 39–45, ressentir les mots suivants de Hollande:
C’est bien parce qu’il y avait eu cet engagement des Malgaches pour la France mais aussi pour la liberté, que beaucoup, après la Seconde Guerre mondiale, ont commencé à songer à l’indépendance, à cette aspiration qui montait du peuple. Ce mouvement a soulevé l’île tout entière en 1947 et elle fut brutalement réprimée par la France.
Je fronce mes sourcils en pensant à l’odeur qui doit émaner sur cette assemblée, sur Hollande, le représentant de la France, et sur le représentant de Madagascar. Car ce lac en forme de coeur est devenu, pour une sombre raison, le dépotoir de la capitale, d’où la pestilence.
Mais je me reprends. L’écrivain en moi ne peut que s’émerveiller quand Hollande cite Antsa du poète Jacques Rabemananjara comme étant le:
Meilleur. L’un des grands textes de la Francophonie.
Il prononce bien le mot Antsa et assez bien le nom Rabemananjara. On ressent la préparation derrière. Je ferme les yeux. Je ressens une certaine nostalgie et une mélancolie certaine. Si peu de présidents malgaches ont cette culture (pour ne pas dire ont de la culture).
Voilà. Le président français repart comme il est venu. Assez discrètement. Je finis tranquillement mon café avec cette sensation d’avoir assisté à quelque chose de l’ordre de l’Histoire. C’est peut-être juste une sensation, je veux croire que non.
One more thing, le président français ne se déplace pas dans une française. De Gaulle quand il était à Madagascar se déplaçait dans une française, une Citroën. Une autre époque sans doute, et autres temps autres moeurs comme on dit, il y a une dizaine d’années déjà Land Rover et Jaguar, ces anglaises mythiques, sont devenues indiennes.
Sur ce, je note:
Hollande de France à Madagascar dans une japonaise, entre deux américaines protégé par des armes russes, dans un costume italien, enfin, je crois. La japonaise, une Toyota noire, les américaines, des Hummer, les armes russes, des AK-47, et le costume italien, enfin, je crois…